La Fin du Courage
Cynthia Fleury, philosophe de formation, est chercheur à lInstitut des sciences de la communication du CNRS (ISCC), Research Fellow et Associate Professor à lAmerican University of Paris (School of Government). Ses travaux portent sur les conduites entropiques des démocraties, la réforme des institutions et des comportements, les outils de régulation démocratique et de gouvernance publique. Elle est maître de conférences à lInstitut détudes politiques de Paris. Sa conférence porte sur les principes, les pratiques et les pathologies des démocraties adultes (Tronc commun/Philosophie Publique Cours Magistral de P. Raynaud, 4&5e année ; Tronc Commun Enjeux Politiques Cours Magistral Dominique Reynié, 2e année) et lusage perverti ou rénové des fondamentaux démocratiques. Elle a publié plusieurs livres dont Dialoguer avec lorient (2004, PUF), Les pathologies de la démocratie (Fayard, 2005) et Imagination, imaginaire, imaginal (PUF, 2006).
A-t-on oublié ce quest le courage ? Sommes nous installés dans la soumission ?
Avec La Fin du courage, son dernier ouvrage, la jeune philosophe dénonce les faux « parler-vrai » des hommes politiques et le renoncement généralisé. Mais tout nest pas perdu. Entretien (extraits) A part les super héros des jeux vidéos ou des productions hollywoodiennes qui, aujourdhui se montre valeureux ? Dans La fin du courage, (1) essai qui vient de paraître, la philosophe Cynthia Fleury déplore que le courage ne fasse plus vibrer les individus. Or, cette exigence, affirme lintellectuelle de 35 ans, professeur à lAmérican University of Paris, pourrait fonder une nouvelle éthique morale qui remettrait en selle aussi bien lhomme contemporain perdu dans es élucubrations existentielles que la société.
Pourquoi notre époque serait-elle particulièrement celle de la disparition du courage ?
A leur travail ou dans leur vie quotidienne, de plus en plus dindividus désavouent ce quils font mais continuent à le faire. Pourquoi ne se révoltent-ils pas ? Pourquoi une telle soumission à un non ordre des choses ? La peur est telle quils en oublient davoir recours au courage. On a cru que lindividualisme était un processus de non-contrainte, de liberté absolue. Lindividu se focalise sur ses propres intérêts, délaissant lengagement public. Livré à cette quête narcissique, il est, en fait, fortement fragilisé, rendu vulnérable par ce processus dindividualisation qui le coupe des formes collectives de défense.
On croit se sauver en succombant à de régulières petites lâchetés, en fait, il y a un prix à payer. Lémergence de ce moi décomplexé, non distancié davec soi-même, signe la fin du courage moral. Nous sommes les passagers clandestins de labsence de morale. En se faufilant, lindividu pense sauver sa peau. Il fabrique sa propre érosion et sombre dans la dépression. Lérosion de soi vient de la somme de ces démissions quotidiennes. Jamais le malaise individuel na été à ce point lié à une déstructuration de la société. Lhomme et plus largement la société, meurent pas manque de courage. Et comble du paradoxe, cet individu acculé à une mise en disposition de soi-même nen est que plus invisible.Cest dans le monde du travail que le manque de courage sévit, particulièrement, dite-vous !
Chaque matin, en allant travailler, un certain nombre dindividus adhèrent à un système qui désavoue les principes mêmes qui les construisent. Ils critiquent la culture de lévaluation, les objectifs de rentabilité, le management par le harcèlement. Des puéricultrices disent : « Nous ne pouvons pas avoir seize bébés dans les bras », Les salariés de Pôle Emploi dénoncent la déshumanisation des services. Autour deux, de grandes entreprises gagnent de largent mais ferment des usines. Lhomme ne résiste pas à ces logiques illogiques, à sa propre schizophrénie. Le monde du travail est donc le lieu même de lérosion du moi et des structures collectives de résistance. A défaut de faire exploser le système, les individus se font imploser eux-mêmes. Ce sont les suicides au travail qui peuvent devenir un massacre.
Des salariés pourtant sopposent. Dans lEducation nationale ou ailleurs, des « désobéissants » se font entendre.
Descendre dans la rue, signer des pétitions, faire la grève ou mettre en place un droit de retrait restent des actes forts. Il y a dailleurs plus dactes que dhommes courageux. Nous commettons tous, un jour, quelque acte courageux. Mais la guerre économique requiert hélas plus que des intermittents du courage. Latomisation de tels actes ne permet pas toujours la construction dune éthique collective du courage. Cest tout le paradoxe : il ny a déthique du courage que seul. Que si nous sommes prêts à faire ce geste sacrificiel qui consiste à savoir ce que lon peut perdre sans connaître ce quon peut gagner. Et, en même temps, seule léthique collective du courage est durable et peut nous permettre de résister.
Pourquoi cette valeur semble t-elle désuète ?
Qui enseigne le courage ? Le père, la mère, les grandes figures faisant loi. Lié à lautorité et à lexemplarité, le courage est donc linverse de légalitarisme ambiant. Il est perçu presque comme un geste autoritaire. Aujourdhui, les parents se focalisent sur la réussite de leurs enfants et transmettent de moins en moins de valeurs morales. Mais le courage ne disparaît pas pour autant, il a simplement déserté le monde réel. Nous sommes vaillant dans notre imaginaire. Jeux vidéos ou fictions, content de magnifiques épisodes de bravoure ou plutôt de performances de courage. Et cest là une forfaiture. Pour être réellement courageux, il faut avoir éprouvé la peur et trouver en soi la force de la surmonter. Dans le monde réel, chacun se nourrit dun fantasme de courage totalement travesti qui na nullement besoin de tout cet apparat.
En fait, les individus ne sont pas devenus fondamentalement peureux, ils ont simplement perdu lentraînement au courage. Cette valeur sapprend, se transmet par des figures dans lentourage familial, amical, scolaire, etc. Plus que labsence, cest le manque dentraînement et dapprentissage du courage qui caractérise notre société.
En quoi le courage serait-il un excellent moyen de lutter contre la dépression ?
Dabord, malgré ce que lon croit, lennemi cest la mélancolie. La mélancolie est cette chose terrible qui vous met à terre. La posture de résistance et de combat permet de sortir de cette logique du découragement. Lennemi désigné est ainsi à lextérieur, il nest plus soi-même. Geste sacrificiel, le courage peut être sans victoire il lest même très souvent mais il restaure le moi, son unicité et sa légitimité. Cest un régulateur contre la dépression, qui permet de sortir de lanonymat et de linterchangeabilité des hommes. Ce que le courage dit, cest que vous nêtes pas interchangeable avec les autres.
Cest à vous que lacte incombe. Or, le système capitaliste est là pour nous prouver exactement le contraire, que nous sommes tous remplaçables les uns par les autres. Le courage ne sexerce donc pas exclusivement en temps de guerre ou de circonstances exceptionnelles. Il fait partie intégrante du temps quotidien et de la pratique démocratique. Bien sûr, il ne sagit pas de jouer constamment les héros, ce serait intenable. Mais il faut apprendre à faire du courage un réflexe, un éthos.
Comment lenseigner ?
Tout le monde est convoqué, les parents dans léducation de leurs enfants, les enseignants à lécole, les médias dans le choix des parcours quils mettent en avant, les hommes politiques dans les valeurs et les pratiques quils défendent. Ceux qui sont exemplaires ont lexigence de croire à lexemplarité des autres. Les Lâches sont toujours ceux qui désespèrent des autres.
Pourquoi est-ce si difficile dêtre courageux ?
Faire preuve de courage, cest instaurer un rendez-vous radical avec ses principes et soi-même. Voilà pourquoi la majorité des individus se défilent. Lautre difficulté est que cette épreuve se vit seul. Savoir dire non, en assumer le risque et le sacrifice est une démarche solitaire. Peu dentre nous prennent ce risque. On sait ce quon va perdre, pas ce quon va gagner. Mais le courageux nest pas non plus celui qui ignore la peur. On juge le courage dun homme à ses peurs, celles qui sait éviter ou bien garder.
Cet acte individuel aurait des vertus thérapeutiques sur le fonctionnement même de la démocratie ?
Je travaille sur la démocratie, ses écarts entre les principes et la réalité. Comment réguler et corriger les excès désordonnés de la démocratie ? La paix qui caractérise notre société a fait croire quil ny avait plus de guerre à mener, que la démocratie, cétait du statut quo mais la démocratie nest pas un ordre spontané de légalité. Cest une dynamique entre plusieurs forces, celles qui portent les valeurs dégalité et de liberté et celles qui sy opposent.En déléguant nos intérêts aux automatismes de la démocratie, nous sommes entrés dans un système dégénérescent. Il ne suffit pas dalimenter la machine démocratique, en allant voter par exemple, il faut aussi ranimer son âme et son esprit. Le courage pourrait être le pilier de cette régulation.